Pour commencer… un petit voyage à la recherche des sources
Ahmad Nejad naît en 1968 à Lahydjan, petite ville du nord de l’Iran, proche de la mer Caspienne.
Attiré dès l’enfance par le langage de l’art, il fait à 13 ans ses premières expériences dans le domaine de la peinture et de la sculpture, travaillant aussi dans la création graphique auprès d’une entreprise publicitaire.
Durant ces premières années de formation, il suit des cours chez un peintre dans sa ville natale et y apprend, entre autres, le dessin académique.
Son bac passé, il déménage vers Téhéran où il fait ses études à l’École des Beaux Arts. C’est surtout lors de cette période que mûrit en lui un profond intérêt pour le patrimoine d’images de la tradition picturale persane, notamment pour la miniature. Ce besoin profond de se plonger dans ses racines l’entraîne à réaliser une vaste recherche qui sera la base de sa thèse, concernant les fresques murales sur les monuments religieux au nord de l’Iran.
Les fresques qu’il étudie, de la période comprise entre le XVI et le XIX siècle après J.C, vont profondément marquer sa sensibilité artistique, contribuant d’une manière remarquable au processus d’élaboration de son style. Ces vieux murs présentaient en effet souvent plusieurs couches d’images, souvent même une grande partie des fresques n’était plus visible, effacée ici par le temps, recouverte ailleurs par d’autres fresques successives. Parfois, les murs mêmes où toute œuvre artistique avait disparu suggéraient encore des images, des souvenirs fugaces à saisir, à dévoiler et à reconstruire, devenant sources précieuses à l’inspiration. A l’image des ombres de l’inconscient.
Ses études à l’Ecole de Beaux Arts achevées, il revient vers sa ville natale et réalise plusieurs cycles de fresques murales. Durant cette période, il expose dans de nombreuses galeries en Iran et enseigne le dessin et la peinture.
En 1998, il s’installe à Paris où il poursuit son parcours créatif et il approfondit, pendant deux ans, ses connaissances dans le domaine de la sculpture.
Son arrivée en Europe marque une remarquable évolution dans son style, plusieurs formes expressives prennent alors vie où les différents niveaux de communication, figurative et abstraite, se mêlent et se superposent.
Depuis presque dix ans, il expose dans différentes galeries d’art en France et à l’étranger, notamment en Allemagne et en Italie, et il réalise aussi des installations.
Qu’il s’agisse de tableaux de grand ou de petit format, dans les œuvres d’Ahmad Nejad l’on peut saisir les suggestions des miniatures persanes et, comme dans celles-ci, l’on se retrouve face à une mini-nature, une représentation dense de thèmes et d’images enfermés dans un cadre à l’intérieur duquel même l’écriture de poèmes et de morceaux de vers – souvent composés par Ahmad lui-même - joue un rôle fondamental. Plus loin, dépassant ces racines persanes originelles de sa création, on ne peut pourtant manquer de discerner - et Ahmad même aime à le souligner - une réelle influence de l’esprit postmoderniste, particulièrement dans sa disposition à puiser dans un patrimoine ancien d’images et d’objets tout en les représentant avec un regard et une technologie d’aujourd’hui. Sorte de point de rencontre entre passé et présent à travers la fluctuation errante des formes.
Dévoiler les pages cachées de l’âme
Ce qui paraît à nos yeux n’est qu’une petite partie de l’iceberg.
Tout le reste, la grande partie de sa masse, demeure au dessous de la couche épaisse d’eau, dans le silence de ses profondeurs.
C’est cette image freudienne, plus que connue et si adéquate pour représenter la portée de l’inconscient dans la vie des hommes, qui peut le mieux rendre compte de l’impression la plus pénétrante que les œuvres d’Ahmad Nejad laissent à l’observateur : la sensation d’entrevoir au-dessous de la couche d’eau.
Dans ses toiles, on entre en contact avec une réalité constituée par plusieurs stratifications qui pourtant ne sont pas tout simplement superposées, mais plutôt évoquées, les unes par les autres.
Dans chaque « page de vie » restituée en ces tableaux, on saisit, en transparence, les nombreuses émotions et images qui les ont imprégnées de leur substance psychique.
La méthode de travail, elle-même, est révélatrice d’une savante recherche vers la représentation, non pas d’images figées une fois pour toutes, mais plutôt du devenir, à la fois, énigmatique et stupéfiant, de la vie intérieure.
Le travail de peinture commence généralement par la préparation de la toile et l’artiste donne ensuite vie à sa création, mais ici, le travail créatif a commencé bien avant.
Sur la toile vierge, l’artiste a appliqué différents matériaux (enduit, huile, acrylique, aquarelle, plusieurs types de crayons, café, sel et d’autres choses encore), permettant aux images de laisser des traces, les unes sur les autres. Blanc sur blanc aussi. Puis, il a procédé à la préparation, utilisant un produit pour le traitement et la conservation du tableau.
Ainsi, comme Ahmad aime à le rappeler, “ce qui se passe” se situe entre la toile vierge et la couche de préparation.
Dans les toiles de grand et de moyen format en particulier, il travaille très librement et l’on peut reconnaître les larges mouvements du pinceau et la particulière tendance à sortir des formats et des structures ordinaires.
En réalité, outre les tableaux sur châssis, on découvre de nombreuses toiles libres qui nous font penser à des tapisseries et qui se présentent souvent sous des formes inhabituelles, notamment lorsqu’une partie de la représentation a imposé un prolongement ou une modification de la toile même.
Il est intéressant de remarquer de quelle manière l’usage des peintures métalliques (or, argent, cuivre), donnant vie à beaucoup d’effets et de mouvements puisqu’elles jouent avec la lumière, oblige l’observateur à se déplacer pour découvrir tous les aspects et creuser tous les sens des images qui vivent dans ces tableaux.
De plus, la superposition des couleurs et la technique du frottage donnent l’impression de se trouver face à des bas-reliefs riches d’infinis détails, et c’est pour cette raison aussi que ce n’est pas seulement dans une perspective bidimensionnelle que ces tableaux nous racontent leurs histoires.
Dans les œuvres d’Ahmad, le rôle que l’observateur joue est fondamental. C’est à lui de prendre plaisir à découvrir les émotions cachées au cœur de ces innombrables paysages de vie intérieure qui, tels des miroirs, lui renvoient certains secrets de sa propre vie.
On pourrait dire qu’ils essayent de nous inviter dans une dimension, où il sera possible enfin de se délivrer de l’accablante fatigue que les bornes de la réalité quotidienne nous imposent.
Comme le disait Borges, dans ce que l’on appelle réalité, on doit forcement choisir une route et ce choix exclut toutes les autres routes possibles, alors que, dans la réalité de l’art, la vérité est tout à fait différente et toutes les possibilités coexistent sans contradictions. C’est l’intensité par laquelle ces tableaux nous amènent en cette dimension qui constitue leur charme. Ils nous parlent des infinies possibilités qui demeurent dans notre vie et de leur avenir en puissance.
La représentation de ce tissu onirique de l’expérience humaine, qui a été depuis toujours au cœur de la peinture d’Ahmad Nejad, s’exprime parfois à travers de très petits formats, lorsqu’il choisit de restreindre sa gestuelle libre, ses amples coups de pinceau et de crayon, pour soumettre son travail à une manière plus essentielle : peu de couleurs (trois ou quatre par tableaux), peu de formes (carrés, rectangles, cercles). A tout prendre, on sait comme très peu de mots peuvent saisir une vérité profonde tapie dans notre esprit et dévoiler des morceaux d’absolu.
“M’illumino/d’immenso” (Giuseppe Ungaretti).
”Je m’illumine/d’immensité”.
Ainsi, très peu de formes simples, grâce à leurs nombreuses et parfois imprévisibles combinaisons, peuvent révéler, comme des molécules d’ADN, l’infinie multiplicité des manifestations de la vie.
Peu de signes pour créer de nombreuses images, puisées dans les lieux de l’âme où le passé et l’avenir se rejoignent dans des cellules d’éternité.
Entrevoir l’insondable au-dessous de la couche d’eau est le produit d’une méditation. En ce sens, ces tableaux peuvent être considérés comme des méditations sur la dimension inépuisable de notre âme.
Les murs qui racontent des histoire.
L’activité créative d’Ahmad Nejad présente une remarquable évolution marquée par des moments de profonde transformation intérieure, autant que de technique représentative. A partir de ses premières œuvres, que l’on pourrait définir comme d’abstraction figurative, son langage devient peu à peu plus abstrait, bien que ce dernier mot ne rende pas compte correctement de son style actuel où la figuration n’a jamais disparu complètement, mais a plutôt changé sa façon de devenir explicite.
Si dans les tableaux les plus anciens, Ahmad lui-même dévoilait, parfois, des personnages – hommes, animaux, anges, etc. – aujourd’hui c’est à l’observateur qu’il est demandé de saisir, de voir, de reconnaître. Selon sa sensibilité, ses expériences.
Ses créations les plus récentes, montrent souvent des représentations abstraites où l’enjeu fondamental est la quête de l’équilibre à partir de l’expérience d’une passion, recherche qui se déroule à partir d’un travail sur des formes géométriques qui parviennent à maîtriser l’espace.
Ce qui me semble être le fil rouge qui suit l’évolution du parcours de toute cette expérience artistique jusqu’aujourd’hui, c’est surtout le désir, ou plutôt l’exigence de raconter des histoires de remarquable puissance émotive. Histoires qui suscitent d’autres histoires en élaborant une imbrication d’images telle qu’elles capturent véritablement, comme les anciens murs de monuments religieux qui avaient autrefois été étudiés par Ahmad lors de sa thèse.
Il y a un an, Ahmad réalisa le décor d’un concert de musique classique inspiré à Sherazade. Une des raisons du succès qu’eut cette réalisation réside, à mon avis, dans l’intéressante proximité entre l’esprit du texte de Sherazade et celui qui anime la production d’Ahmad.
À la cour du roi Shâriyâr, la jeune Sherazade se sauve la vie en exerçant un pouvoir subtil : celui que la magie du « savoir raconter » confère à qui connaît cet art.
Histoires courtes, mais intenses.
Histoires ravissantes qui éveillent des émotions.
Histoires s’attachant à différents sujets mais où la protagoniste est toujours l’âme humaine, histoires qui nous concernent.
Histoires de passions, d’aventures, d’amour.
Ce même pouvoir que l’on trouve dans les tableaux d’Ahmad.
Formes et couleurs qui, comme les mots, créent des histoires.
Histoires courtes, mais intenses.
Histoires qui changent la vie de celui qui les écoute et aussi, inévitablement, de celui qui les raconte.
Emanuela Grosso